L'histoire du parfum se conjugue avec celle de l'humanité : moyen de communication avec les dieux, monnaie d'échange, protection contre la maladie, moyen de séduction ou message galant... c'est une histoire qui n'a cessé d'évoluer au fil des siècles. Du latin per fumun, signifiant "à travers la fumée", le parfum a joué un rôle dans toutes les civilisations.
Laissons-nous transporter par des effluves parfumées pour effectuer ce voyage qui va nous mener jsuqu'aux confins de la civilisation...
Les premières traces d'utilisation du parfum apparaîssent chez les Sumériens, mais c'est l'Egypte qui marque le plus l'histoire du parfum. Les Egyptiens utilisaient le parfum à des fins religieuses (offrandes
d'encens aux dieux, embaumement), mais aussi dans leur vie quotidienne pour guérir, pour séduire mais également pour améliorer le cadre de leur vie domestique. Les petits cônes d'essence balsamique que l'on voit sur leur tête sur les fresques servaient, en fondant, à parfumer leur visage.
Les Egyptiens maîtrisaient déjà deux techniques d'enfleurage pour recueillir le parfum : l'une faisant macérer les plantes odorantes dans de l'huile avant de recueillir le liquide en essorant les plantes dans un linge, l'autre par trempage des pétales de fleurs dans de la graisse. Alexandrie possédait d'importantes fabriques de parfums et de très renommées corporations de parfumeurs.
Le commerce du parfum a également fait la prospérité des villes phéniciennes et grecques. C'est le cas notamment de Chypre, où de nouveaux parfums ont été mis à la mode, utilisant les fleurs, ou encore à Corinthe, qui passe pour la cité ayant commercialisé les flacons de parfum.
Le caractère sacré du parfum demeure et la littérature de la Grèce antique offre même une mythologie du parfum expliquant la naissance de telle ou telle fragrance .
Selon la mythologie grecque, la naissance de la rose est due à Chloris, déesse des fleurs. Du corps inanimé d'une nymphe, Chloris en fit sortir une rose. D'autres divinités sensibles à cette fleur lui attibuèrent de nombreuses qualités. Ainsi Aphrodite, déesse de l'amour, lui offrit la beauté. Dyonisos, le dieu des vignes et du vin, lui donna le nectar d'où elle tire son agréable parfum. Enfin Apollon, dieu de la beauté, de la musique et de la poésie l'élut reine des fleurs. Les roses rouges, quant à elles, sont le fruit d'une histoire d'amour dramatique entre Aphrodite et Adonis. Au cours d'une partie de chasse, Adonis fut blessé mortellement par un sanglier. En lui portant secours, Aphrodite se blessa aux ronces d'un rosier, et son sang colora de rouge les roses.
Les Grecs rendent hommage aux guerriers morts en utilisant le parfum. L'intérêt des Grecs pour le parfum s'oriente également vers l'utilisation de ses vertus à d'autres fins : la médecine (soigner la peau, préserver de l'ébriété) et l'hygiène corporelle (aux bains, pour soigner les muscles des athlètes). Ce phénomène est évidemment à rapprocher du culte du corps tant masculin que féminin qui se développe à l'âge classique.
Le parfum arrive en Italie quand les Grecs colonisent la péninsule. L’art du parfum se répand alors dans Rome ; hommes et femmes se baignent plusieurs fois par jour dans des eaux parfumées inspirées des bains publics égyptiens. Ainsi, au temps de l’empereur Néron, Rome compte mille bains spécialisés dans l’utilisation des substances parfumées. L'importance du parfum confère à Rome le titre de "capitale du parfum". L'industrie se développe autour des onguents, des pommades et pâtes parfumées et de l'ancêtre du savon, le sapo, pâte moussante à base de graisse de chèvre et de cendres de saponaire.
femme romaine à sa toilette
Au Moyen-âge, l'art du parfum progresse grâce aux Arabes, ce qui leur vaut de devenir, pour plusieurs siècles, les maîtres incontestés de la parfumerie. Ils inventent en effet la technique de la distillation, introduisent la culture des plantes à grande échelle et trouvent de nouvelles substances odorantes, comme le musc.
Mais le Moyen-âge voit aussi la montée du Christianisme, et son adoption comme religion officielle fait reculer l'usage profane du parfum et des cométiques dans l'Empire romain. C'est l'époque des "simples", plantes odorantes et médicinales, cultivées dans
les jardins des couvents, selon le modèle des jardins fermés mis en place par Charlemagne dans ses palais et abbayes. Mais contrairement à une idée répandue, l'hygiène demeure une préocupation importante de l'époque. C'est l'apparition des pomanders, boules remplies de produits parfumés dont les exhalaisons s'évadent par les perforations ménagées à la surface.
Toutefois, de nombreuses fragrances sont oubliées dans ces temps de repli sur soi et ne sont redécouvertes qu'à l'occasion de la réouverture des routes commerciales romaines pour les croisades ou de l'accès à de nouvelles civilisations lors des grands voyages de Marco Polo ou de la République de Venise. Venise devient ainsi pour un temps le coeur du commerce du parfum.
Le grand bouleversement se produit à la fin du Moyen-âge et à la Renaissance, avec deux innovations : d'une part le perfectionnement de l'alambic, avec un sytème de refroidissement facilitant la distillation ; de l'autre la découverte de l'alcool éthylique, permettant de donner au parfum un support autre que des huiles ou des graisses. Le premier alcoolat célèbre est l'Eau de la Reine de Hongrie (XIVe siècle), préparation à base de romarin et d'essence de térébenthine.
Le parfum acquiert alors ses lettres de noblesse en Occident.
C'est à ce moment que les parfums liquides remplacent progressivement les produits solides. Les "eaux de senteur", décoctions que l'on avale, sont recherchées pour leurs vertus thérapeutiques.
A la Renaissance, la société recourt de plus en plus fréquemment au parfum pour camoufler les effluves peu flatteuses des corps mal lavés. On aime donc les parfums forts et capiteux, suffisamment tenaces pour remplir leur mission de dissimulation : ambre, musc, jasmin, tubéreuse...
C'est sans doute une démarche comparable qui se trouve à l'origine de l'engouement venu de Toscane, patrie de Catherine de Médicis (qui lance d'ailleurs la mode du parfum à Paris), pour les gants parfumés. Les parfums permettent alors de masquer des odeurs peu plaisantes des peaux mal tannées. Cette association entre cuir et parfum est telle que 1656 voit la création de la corporation des gantiers parfumeurs en France.
Sous le règne de Louis XIV, surnommé de son temps "le Roi le plus fleurant du monde", cette corporation obtient le monopole de la distribution des parfums, autrefois assurée par les apothicaires et les droguistes.
La forte demande de produits parfumés, largement inportés d'Italie jusque là, conduit le France à développer sa propre production.
La France, dont la cour constitue le modèle de raffinement inégalé pour l'ensemble des nations européennes, est la patrie des plus grands parfumeurs et des créations les plus novatrices. Paris règne sur le commerce des produits parfumés et la région de Grasse, qui bénificie d'un climat particulièrement favorable et du dynamisme régional de la faculté de pharmacie de Montpellier, s'oriente vers la culture de matières premières odorantes. On y met au point de nouvelles techniques permettant de mieux recueillir l'essence des fleurs fragiles puis, un peu plus tard, la confection de parfums, devenant le centre de leur fabrication. Grasse acquiert alors une renommée mondiale pour la diversité et la qualité de sa production.
A la fin du XVIIe siècle, la tendance est aux senteurs naturelles et champêtres, mais surtout l'eau de Cologne est très réputée pour ses vertus thérapeutiques (un siècle plus tard Napoléon Bonaparte en utilisera chaque jour une bouteille en frictions).
Au XVIIIe siècle, la France domine le monde du parfum. Il est de bon ton de changer de parfum tous les jours et d'avoir gants et vêtements parfumés.
La Révolution Française porte un coup funeste à la parfumerie, balayant tout ce qui peut rappeler le faste de la cour, et ce malgré la création de parfums aux noms évocateurs : Parfum de guillotine, A la nation... Il faut attendre le Directoire pour voir le retour à une frénésie de luxe et de parfums.
Au XIXe siècle, le parfum redevient le centre des préocupations des dames. Durant ce siècle des maisons de parfum, encore en activité aujourd'hui, sont créées : Guerlain en 1828, Molinard en 1849, Roger et Gallet en 1862, Bourgeois en 1868...
La fin de ce siècle connait un essor industriel et publicitaire dont les conséquences sont considérables : conditionnement fabriqué en série, apparition des grands magasins, invention de la méthode d'extraction par solvants volatils et surtout apparition des premiers produits de synthèse. Le gantier parfumeur et l'alchimiste s'efface au profit du compositeur de parfum professionnel averti de toutes les possibliltés offertes par la science de l'époque. Le "nez" se charge d'associer les odeurs, de les marier, de les harmoniser. C'est lui le véritable créateur du parfum.
Les parfumeurs s'allient à de grands noms de la verrerie (Lalique, Baccarat) pour la conception des flacons.
En 1889, Aimé Guerlain révolutionne la parfumerie avec "Jicky", premier parfum alliant essences naturelles et produits de synthèse où sont pris en compte le fait que les odeurs s'évaporent à différentes vitesses : la note de tête (les essences qui ne durent que quelques minutes), la note de coeur (les éléments essentiels), la note de fond (senteurs persistantes et fixateurs). La parfumerie moderne est née !
Au XXe siècle, le parfum fait de plus en plus rêver et est associé aux autres créations artistiques. On ne le convoite plus uniquement pour la fragrance, mais également pour toute l'image valorisante de l'individu qu'il suggère. C'est l'entrée en scène des couturiers, qui se
font aussi parfumeurs. Chanel lance le célèbre N°5 en 1921, qui porte sa griffe et qui révolutionne le genre : un flacon masculin pour un parfum de femme ! Sacré Gabrielle ! Les parfums pour hommes prennent leur essor dans les années 30, avec l'arrivée des fragrances baptisées "cuir".
La Libération marque le début d'une nouvelle ère : celle de l'abondance et de la variété de création. Une nouvelle vague de couturiers-créateurs déferle sur la France : "Miss Dior" de Christian Dior, "L'air du temps" de Nina Ricci...
Les années 70 voit un attrait marqué pour l'Inde, les gourous et la religion, les senteurs orientales comme le santel, le musc ou le patchouli sont à la mode, les parfumeurs suivent le mouvement : "Magie noire" de Lancôme, "Opium" d'Yves Saint-Laurent...
Le choc pétrolier et la crise économique teinte la période de pessimisme et d'une certaine agressivité : Christian Dior sort "Poison", Calvin Klein "Obsession".
Avec les années 90, la parfumerie est entrée dans l'ère de la mondialisation. Les créations, parfois très éphémères, prolifèrent pour une consommation de masse mais pas forcément d'exception. Il n'y a plus réellement de tendance, la grande diversité parmet aux femmes d'adapter leur parfum à leur envies.
Aujourd'hui le parfum est plus que jamais une industrie de luxe qui, comme tous les secteurs économiques, n'échappe pas à certaines contraintes. Les "nez" doivent compter avec la logique des services marketing et doivent séduire une clientèle de plus en plus exigeante.
Le parfum du XIXe siècle devra résister aux modes et à la facilité, tout en gardant sa fonction majeure : nous faire sentir des effluves divines et nous transporter vers un monde merveilleux où les odeurs sont reines.
Voici les deux livres que j'ai lu qui parlent du parfum, et qui m'ont donné envie d'écrire cet article.
L'histoire débute à la fin du XIXe siècle et se déroule dans les Alpes Maritimes, à Grasse principalement, où les parfums des champs de rose et de jasmin font l'honneur et la prospérité de la région. On y suit la vie de Sorenza, passionnée par les essences florales depuis son enfance, et qui ambitionne de devenir l'une des plus grandes productrices de fleurs.
Dans ce roman on nous raconte la vie et le long labeur de ceux qui aiment les fleurs, les plantes, les aident à pousser et à fleurir, les cueillent et en extraient les huiles essentielles et les essences dont les "nez" mélangent les senteurs qui composeront les parfums.
Accessoirement il y a une histoire d'amour, mais ce n'est pas le plus interessant du livre.
Le roman raconte le vie de Jean-Baptiste Grenouille, qui est décrit dès la première page du livre comme l'un des personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque.
Cet homme a un don : un extraordinaire odorat, lui qui n'a pas d'odeur.
Après un apprentissage chez un parfumeur à Paris, il se rend à Grasse où il va apprendre les techniques sophistiquées des plus grands parfumeurs de son temps.
Toute sa vie il va chercher à créer le parfum ultime, mélange du doux parfum des jeunes filles, et le seul moyen de capturer leurs fragrances, c'est de les tuer, faisant ainsi de lui un terrible meurtrier.
Ce livre est une symphonie d'effluves inoubliables, que l'on sent à chaque page.
Extraits :
"L'intention des parfums est de produire un effet enivrant et séduisant"
"Notre langage ne vaut rien pour décrire le monde des odeurs"